Après une semaine de pause, le blog reprend du service et c’est mon tour de venir vous expliquer en quoi consiste mon boulot dans le Scriptorium.
Initialement embauché comme rédacteur pour Apokryph, mon emploi surchargé de cette année m’a fait considérablement diminuer le temps que je peux consacrer au jeu. Quand Sofiène m’a proposer de devenir « script doctor » sur Apo, j’ai été un peu surpris. Vraiment ? C’était la première fois que j’entendais parler de doctoring pour des scénarios de jeu de rôle. Pourtant, la pratique est courante en audiovisuel.
Ma surprise n’a pas été un étonnement. Je sais le souci que le Scriptorium accorde au professionnalisme de ses productions. Et quoi de plus normal que de vouloir que cette qualité rejaillisse sur les scénarios ? D’autant plus pour un jeu comme Apokryph, qui est un jeu à campagne fermée. Autant doper les histoires que nous vous proposons. Peut-être que, plus encore que l’univers et le système de jeu, ce sont elles qui feront le plaisir d’Apokryph. Plutôt que de tel ou tel élément du background, c’est la confrontation de vos personnages à tel PNJ, à telle intrigue, qui vous restera en mémoire. Je connais peu de rôlistes qui discutent avec nostalgie du passage sur les sociétés secrètes, page 257 du livre de règles. Mais combien ai-je entendu de souvenirs ressassés, combien de fois ai-je raconté la fois où mon enquêteur de l’ombre a démasqué le Grand Comploteur et, grâce à l’équipe qui l’accompagnait, a fait jaillir la Vérité ?
Ce qui nous attire vers le jeu de rôle, c’est, certes, un univers fort et riche de possibilités, mais ce n’est pas cet univers en lui-même qui nous fait rester, ce sont les histoires qu’on y vit. L’univers n’est qu’un prétexte.
Mon travail, au sein du Scriptorium, est de faire en sorte que ces histoires soient mémorables. Plus que sur leur cohérence par rapport à l’univers d’Apo, c’est leur cohérence interne et leur intérêt dramatique que je vérifie.
Le script-doctor n’est rien d’autre qu’un consultant en scénario. Les scénaristes m’envoient leurs idées, les premières versions de leurs histoires, et je les lis, les relis, et les relis encore. A chaque fois, j’ai un stylo à la main, une feuille vierge en vis-à-vis, et j’annote, je commente. Je relève les incohérences internes : « ce PNJ se montre en plein jour alors qu’au chapitre précédent, il a appris très clairement qu’il était recherché par les PJs. Il sait que l’église va regorger d’agents du Vatican, qu’est-ce qu’il vient foutre là ? ». Les problèmes de scénario sont souvent des problèmes de personnage. Un PNJ va être décrit par le scénariste comme étant un manipulateur veule, et au milieu du scénario, il va se livrer aux PJs en toute franchise, sans aucune arrière pensée ni aucune dissimulation. Ce sont ces détails que je note.
Ils peuvent passer inaperçus au moment du jeu, parce que l’accent sera mis sur autre chose, mais j’essaye de faire en sorte que le scénario brut, celui que le MJ va lire et qui va lui servir de base pour préparer sa partie, soit le plus lisse possible.
Je relève aussi les moments faibles. Souvent, quand on écrit, on est emporté par une bonne idée et on se laisse aller, si bien qu’arrivé au tiers du scénario, on oublie de dynamiser une scène, et on se retrouve avec une excellente idée de départ, qui fait plouf parce qu’elle n’a pas été étirée, poussée jusqu’au bout. Mon regard extérieur, libre de l’exaltation de la rédaction, me permet de voir ces moments et de les mettre en évidence pour le scénariste. Ca évite que la clé perdue par le PNJ, qui était cruciale pour ouvrir la porte du monastère où est enfermée la solution d’une énigme, soit simplement retrouvée parce qu’un personnage aura baissé les yeux au bon moment.
Dans le même ordre d’idée, je traque sans pitié les Deus ex Machina, toutes ces facilités scénaristiques, qui enlèvent tout le plaisir de l’histoire – et du jeu ! – parce que la réussite des PJs n’est plus due qu’à un coup de chance, un petit miracle qui, s’il peut sembler avoir sa place dans un jeu religieux, n’est jamais bien pris par le spectateur-joueur.
Une fois que j’ai relevé toutes les erreurs et les faiblesses du scénario, je regarde ce qui peut être amélioré. La fin de l’intrigue n’est-elle pas décevante ? Ce PNJ ne gagnerait-il pas à être caractérisé un peu différemment ? Ce passage est-il vraiment nécessaire et n’alourdit-il pas le récit ?
Je fais alors mes suggestions au scénariste, en commentaires sous word, ou dans le mail qui accompagne le document annoté.
Le scénariste reprend mon document et étudie les commentaires. Il est entièrement libre d’en tenir compte ou pas. Nous discutons de ceux qu’il ne comprend pas ou avec lesquels il n’est pas d’accord, et il rédige une nouvelle version améliorée – enfin, j’espère ! – et me la renvoie. Je relis. D’abord les corrections, puis l’ensemble, ce qui me permet de repérer des choses que je n’ai pas vues la première fois. J’annote encore, je commente encore, et d’allers en retours, nous construisons un scénario meilleur.
Enfin, nous essayons. A vous de nous dire si nous y arrivons !